Flux en traduction - Version au 10 décembre 2008 - 1  (Flux) posté le mercredi 10 décembre 2008 15:53

Debout à sa fenêtre, Youenn contemplait un ciel gris d’ardoise que balayait un vent froid. Si la couleur des nuages lui faisait penser au Pot-au-noir, la température, en revanche, le ramenait aux mers du sud. Bref, il faisait frisquet. La mer lui manquait ; les escales, et les personnages magnifiques qu’il y rencontrait lui manquaient ; les amitiés scellées par un petit rien, les conversations sans lendemain. Il y avait maintenant cinq ans qu’il n’avait pas mis le pied sur un bateau ; cinq longues années pendant lesquelles il n’avait fait que traîner sa carcasse à terre. Pendant les deux premières années de son purgatoire, il avait marché, chaque jour, jusqu’au port. Il avait arrêté : il avait réalisé, au bout d’un certain temps, que ça lui faisait plus de mal que de bien. Maintenant, il lui suffisait de savoir que la mer était là, à quelques centaines de mètres à vol de mouette de son appartement de Saint-Servan, et que ces volatiles lui apportent un peu de l’air du large sur leurs plumes.

 

Il rêvait de retourner, rien qu’une fois, dans tous les endroits qu’il avait visités, jeune homme. Le Brésil, la Colombie, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, l’Argentine, le Chili. Revoir le Cap Horn. Sentir les alizés sur son visage, et le soleil qui tape sur le pont, répondre aux ordres du capitaine ou du second, d’un grand « oui, chef » avant de détaler vers sa tâche, comme quand il était mousse, lors de son premier embarquement…

 

Ces derniers temps, sa jambe le faisait souffrir dès que le temps était soit trop humide, soit trop froid. Aujourd’hui, c’était l’enfer. Il se coucha sur son lit et ferma les yeux.

 

Son appartement était petit, mais il aimait plutôt ça. Cela lui rappelait sa cabine, lorsqu’il était second, à la fin de sa carrière, sur la ligne vers l’Argentine. Il ressemblait un peu à un musée de sa vie : les murs étaient recouverts du sol au plafond par les photographies, cartes marines, cartes postales et autres souvenirs qu’il avait collectés tout au long de ses années de navigation. Des centaines de personnes, des centaines d’endroits, des centaines de souvenirs. Ca le rendait triste, ça, de vivre parmi les souvenirs, et seulement parmi les souvenirs. Les choses qui lui étaient familières jadis avaient radicalement changé. Des amis qu’il s’était fait, et dont les photos ornaient ses murs, combien étaient encore vivants ? Et des femmes qu’il avait aimées, combien étaient mortes depuis ? Tous ces sourires, tous ces visages heureux… Il ne pouvait s’empêcher des les imagines les yeux enfoncés dans leurs orbites, les lèvres amincies, la peau séchée et le cheveu rare, des fantômes, des squelettes des êtres qu’il avait connus, les membres privés de leur chair, les tendons grinçant au moindre signe de pluie.

 

La vie à terre était terrible pour un être comme lui, et il aurait de loin préféré périr en mer, projeté par-dessus bord pendant son quart, tant qu’il se sentait utile, qu’il se sentait vivant ! Il ne connaissait plus personne ici, et pourtant c’était la ville où il était né, où il avait été élevé jusqu’à ses quatorze ans, âge auquel il s’était embarqué sur son premier cargo. Ses parents, qui avaient vécu là la plus grande partie de leur vie, étaient morts des années plus tôt, son frère avait quitté la ville et il ne se souvenait du nom d’aucun de ses amis d’enfance ; c’était il y avait tellement longtemps…

 

Penser qu’il allait peut-être falloir vivre comme ça pendant encore trente ans, ou plus ! Vraiment, c’était insupportable. Il ne pourrait pas vivre si longtemps dans ces conditions. Pas à ce degré de souffrance.  Il finit par s’endormir, après avoir avalé deux comprimés de l’anti-inflammatoire que lui prescrivait le docteur Le Méné.

lien permanent

Flux en traduction - Version au 10 décembre 2008 - 2  (Flux) posté le mercredi 10 décembre 2008 16:38

Quand il se réveilla, il était cinq heures, l’heure de sortir pour sa promenade dans les rues de sa petite ville, et d’acheter les ingrédients de son repas du soir. Aujourd’hui, ce serait côtes de porc et pommes de terre, avec un bon verre de vin. Sur la route du retour, il entra, comme d’habitude, dans son bar préféré pour prendre son premier verre de la journée (ça allait parfois jusqu’à deux, malgré l’avertissement, sur le flacon de son anti-inflammatoire) – de toute façon, ça ne pourrait que l’aider à s’endormir). L’alcool avait un effet étrangement apaisant sur son esprit, particulièrement au bout de quelques verres. Il l’engourdissait agréablement, et les pensées qui l’assaillaient pendant le reste de la journée s’assoupissaient un moment. En mer, il n’avait jamais bu, ça n’était pas possible si on voulait travailler correctement – et comme officier, si on voulait être respecté de ses hommes… Il avait commencé un an auparavant.

 

« La pluie m’a pas l’air de s’être calmée », s’exclama le barman et propriétaire, René, quand il fit son entrée dans le bar à l’atmosphère confortable. Le fait est qu’il était trempé ; ses vêtements dégoulinaient sur le parquet. Youenn suspendit son manteau à un crochet situé près de la porte, enleva sa casquette et entreprit de s’asseoir sur l’un des tabourets disposés le long du bar. En sourdine, la stéréo dispensait les notes d’airs traditionnels bretons, la touche finale du Moby Dick.

 

« Non, ça continue à tomber drôlement dru ! J’en crèverais si je n’avais pas mes pilules magiques !

- J’arrive toujours pas à comprendre comment un marin peut bosser avec des rhumatismes. Ca a dû être l’enfer, en mer !

- Je t’ai déjà dit mille fois que ça n’a rien à voir avec des rhumatismes. Je n’avais pas mal comme ça quand j’étais jeune ». René pouvait être très oublieux, et ça lui mettait parfois les nerfs en pelote. A part ce défaut mineur, c’était à peu près la seule personne dont il supportait la compagnie plus d’une demi-heure. Il changea de sujet : « Il ne te resterait pas un peu de ton petit muscadet, par hasard ?

- Z’avez de la chance, cap’taine ! J’en ai justement reçu une caisse ce matin ! » Il lui en servit un verre. « Comment va la vie, ces derniers temps ?

- La même merde que d’habitude : j’ai mal du matin au soir, je sors très peu, je me branle un coup quand ma putain de jambe me laisse penser à autre chose qu’à elle. Le moment que je préfère, c’est quand j’arrive enfin à m’endormir. C’est pas vraiment une vie, qu’est-ce que tu en dis ?

- Bah au moins tu peux voir, parler, bouger et te branler, même si c’est pas tous les jours. J’ai connu des gens qui étaient beaucoup moins bien lotis que toi. Tu devrais faire plus confiance à la vie. T ’es encore jeune, t’es pas fini. T’adore la mer, pourquoi t’essaie pas de trouver une place à bord d’un des rafiots que je vois au large tout le temps ? Offre-toi un week-end en mer, va aux Chausey et reviens, en deux jours ! Ca te rappellerait le bon vieux temps. Je peux même te brancher avec quelqu’un qui serait ravi de t’avoir à bord. Qu’est-ce que t’en dis ?

- Je ne sais pas trop. Tu n’as pas l’air de réaliser, mais je douille vraiment, et je ne crois pas que ce soit tellement compatible avec un séjour en mer…

- J’ai comme l’impression que t’écoutes trop ta douleur. Essaie de t’occuper l’esprit avec autre chose : rencontre des gens. Rencontre des femmes. Va en mer. Avec des femmes, si tu as besoin de ça pour oublier ta douleur. Pense à tous ceux qui sont là, tout près, dehors, vivants, et qui ont vachement envie de te rencontrer. Ce que je me suis dit l’unique fois où je suis venu chez toi, c’est que tu vis beaucoup trop dans le passé. Ton appartement, c’est un mausolée de ta vie, avec toutes ces photos de personnes que tu as oubliées depuis longtemps. Ca n’a rien de bon, tout ça, t’es pas encore mort, il te reste même une trentaine d’années à vivre, à vue de nez. Tu sais que ça me rend dingue parfois de voir comme tu te gâches la vie à ne pas la vivre ? »

lien permanent

Notes et extraits  (Fragments) posté le jeudi 11 décembre 2008 10:38

Dans cette rubrique, je posterai les petits bouts de récit que je compose au gré du temps, avec pour finalité leur intégration, un jour, dans le reste du texte. Un carnet de notes virtuel...

lien permanent

Rupture  (Fragments) posté le jeudi 11 décembre 2008 10:44

Des heures et des heures il s’était morfondu ; ce n’était pas la première fois que ça arrivait, bien sûr, oh que non ! mais cette fois-ci c’était très particulier : elle s’était tue, elle l’avait laissé se débattre avec son désir, un désir d’autant plus fort qu’il l’avait réprimé autant qu’il avait pu au cours des semaines précédentes. C’était encore pire que quand elle lui disait non…

 

Cette fois, il avait l’impression de ne pas du tout exister pour elle, en tout cas pas sur ce plan-là, et ça faisait mal, affreusement mal. Il s’était levé, avait quitté la chambre, était allé s’asseoir sur le canapé du salon, en se disant que peut-être en s’éloignant physiquement d’elle il allait arriver à faire disparaître le malaise qui l’étreignait.

 

C’était l’inverse, ou presque, qui était arrivé, il ressassait à l’infini sa douleur, une douleur qui prenait la forme d’un grand vide, d’une absence, d’un manque, un manque tellement profond qu’il ne conservait pas même le souvenir physique de ce qui lui manquait. Il avait oublié ce que c’était que d’être en elle ; il le savait encore intellectuellement, mais ses sens en avaient perdu la mémoire. Le canapé avait accueilli ses réflexions, mais ne les avait pas apaisées ; il sentait bien que quelque chose était en train de passer un cap, qu’il n’allait plus pouvoir supporter très longtemps d’être ainsi éloigné de sa femme, qu’il allait bientôt préférer vivre loin d’elle que de vivre près d’elle tout en en étant tenu à distance. Le pire est qu’il se disait parfois qu’il était monstrueux, parce qu’il savait bien ce qui était à l’origine du changement d’attitude de Laure…

 

Comment cela avait-il pu se produire, comment se faisait-il qu’elle l’ait totalement mis au second plan ? La biologie était-elle seule responsable ? Avait-elle trouvé en Alice la réponse à toutes ses questions ? N’avait-il pas été capable de lui apporter tout ce dont elle avait besoin ? Il avait pourtant toujours cru – à la différence, il est vrai, de beaucoup d’hommes de sa génération – que le sentiment d’une mère pour son enfant était fort, certes, mais n’avait rien de surnaturel, rien de la mystique que semblait lui conférer Laure. La sensation qu’il avait, c’était que sa femme était entourée d’un champ de force destiné à l’empêcher de l’approcher. Et s’il n’y avait que le physique… mais elle lui était devenue complètement étrangère, ou alors il était devenu invisible…

 

Evidemment cet aspect était encore bien plus insupportable que l’autre : après tout, les moines, les prêtres font vœu de chasteté et n’en meurent pas (certes, ils l’ont choisi, et cela fait une grande différence mais le fait est que le corps ne souffre pas de ne pas faire l’amour, enfin, pas trop) ; le vœu de célibat doit être bien plus difficile à respecter. Quelle inhumanité !

 

Eh bien c’était exactement ce à quoi il avait le sentiment d’être exposé : un célibat imposé ! Il le vivait comme un véritable enfermement, une douleur indicible. Il l’aimait tellement, il souffrait à deux titres : de se sentir délaissé, mais aussi de ne pas pouvoir partager ce que Laure semblait ressentir. Il aurait certainement mieux supporté la perte d’une partie de leur intimité s’il avait pu accéder au même plan de sentiment, au même plan de conscience, presque, qu’elle ; mais en l’état actuel des choses, il ne s’était jamais senti aussi seul. L’avait-il trouvée si tard pour la perdre si vite ?

 

Il se sentait tiraillé, il se haïssait parfois d’en vouloir à leur fille de lui avoir volé sa femme… qu’y pouvait-elle, la pauvre ? Bien sûr, à son âge, elle n’était que demandes, mais c’était tout à fait normal ; c’est aux parents de savoir y répondre sans s’aliéner complètement. Et aussi, cette manière qu’avait Laure de lui faire sentir, insidieusement, que le bébé, c’était son affaire… pour ensuite lui reprocher à demi-mot de la laisser s’en débrouiller.

 

Décidément, et bien qu’il y ait réfléchi – mais jamais très sérieusement, il pensait tellement que ça ne lui arriverait jamais – il était très surpris, totalement désemparé même, par la tournure qu’avaient pris les événements.

 

La grossesse de Laure s’était bien passée, sans rien des désagréments que ressentent tant de femmes : elle n’avait connu ni les nausées du deuxième mois, ni – en tout cas pas de manière flagrante – la sensation de lourdeur généralisée, ni les coups de blues générés par les transformations hormonales. Une grossesse de rêve, qui leur avait permis de continuer à vivre leur vie normalement, aux petites adaptations près : on ne fait pas prendre le bateau, pour le lui faire barrer, à une femme enceinte de sept mois !

 

Youenn se demandait souvent si la véhémence avec laquelle Laure avait pris à bras-le-corps son rôle de mère n’était pas, en quelque sorte, une réaction volontaire au fait que, les tout premiers jours, elle n’avait pas du tout su comment s’occuper de leur fille, voire qu’elle ne l’avait pas reconnue comme sa fille… Au départ, il avait été plus proche d’Alice qu’elle. Etait-ce une raison pour lui faire payer à vie la prise de conscience du mensonge que constitue la mise au pinacle de l’instinct maternel ? Oui, les premiers jours, c’est lui qui s’en était occupé plus qu’elle, tout simplement parce qu’il n’avait pas à encaisser la déception de l’absence d’instinct… Il n’en tirait aucune gloire ; simplement c’était un petit être totalement dépendant d’eux, il fallait que quelqu’un s’en occupât, ça avait été lui, c’eût pu être elle. Aucune importance. Il avait laissé à Laure le temps de s’habituer à la présence de leur enfant.

 

Tout s’était passé comme si, dans les premiers temps, Laure avait beaucoup plus souffert que lui des bouleversements que la naissance apportaient à leur vie ; elle avait beaucoup de difficultés à se lever la nuit pour aller nourrir Alice, la fatigue lui pesait plus qu’à lui… Elle avait dû faire un énorme effort sur elle-même pour rentrer dans son rôle de mère ; elle y était au final tellement bien parvenue qu’elle en avait occulté tout le reste.

 

Au-delà de sa souffrance, Youenn plaignait Laure, parce qu’il savait qu’elle avait dû se forcer à accomplir les gestes que le monde attend d’une bonne mère. Elle avait voulu un enfant, parce qu’il était temps, qu’elle n’avait plus des années et des années pour le faire, et parce que, s’ils n’en avaient pas, elle craignait de le regretter plus tard. Youenn avait cédé, parce qu’il l’aimait et qu’il sentait qu’elle serait malheureuse, toujours dans le doute, s’il ne donnait pas son accord.

 

Mais il savait bien au fond de lui qu’il faut vivre aujourd’hui, sans penser à ses possibles regrets futurs, que si la situation présente convient, il ne faut pas vouloir la changer parce que plus tard, peut-être, on regrettera de ne pas l’avoir fait. Parier sur son bonheur futur, ça ne sert à rien, la seule chose qui compte c’est le bonheur présent ; c’est sur lui qu’il faut bâtir, c’est à partir de lui qu’on doit, petit à petit, au présent justement, construire le bonheur de demain, d’après-demain.

 

Sur le canapé, il songeait à tout cela. Il avait essayé, oui, il avait bien essayé de montrer à Laure qu’elle pouvait continuer à être sa femme sans pour autant que cela nuise à Alice. Au contraire, pensait-il, cela ne pouvait qu’être bénéfique pour elle d’avoir des parents qui continuaient à constituer un couple, plutôt qu’un père et une mère existant séparément l’une de l’autre… Si possible, Laure s’était encore renfermée, consacrée entièrement à Alice. Ils ne partageaient plus rien… à part Alice, bien sûr.

 

Ce soir-là, Youenn prit une décision très difficile.

___

 

Mon amour,

 

Oui, je continue à t’appeler mon amour, parce que malgré tout ce qui s’est passé ces derniers mois, malgré le fait que notre amour s’est aigri, tu resteras, à jamais, la seule femme que j’aie jamais vraiment aimée.

 

Je pense que le simple fait de découvrir cette lettre sur la table de la salle à manger te fera comprendre ce que je veux te dire. Je ne cherche pas une justification mais, au moins, je me serai expliqué.

 

Tu as changé. Moi aussi, cela ne fait pas de doute, mais sans aucune mesure avec ta transformation depuis la naissance d’Alice. Est-ce que tu te rends compte que nous n’avons plus été que des parents depuis qu’elle est arrivée, ou du moins que tu n’as été qu’une mère, pendant que je me débattais pour rester ton mari ? Et voilà, je dois te sembler bien amer. En fait, je ne le suis pas, je ne t’en veux pas ; je suis juste très, très déçu. Et triste.

 

Tu ne remarqueras peut-être même pas mon absence, je ne te manquerai peut-être pas. A moi, tu manqueras ; en fait, tu me manques déjà, comme tu me manques depuis un long moment. Depuis que tu as donné naissance à notre magnifique petite fille, après ces quelques jours si difficiles pour toi, tu t’es totalement renfermée, comme si tu étais devenue un temple de la maternité, dans lequel ton enfant seule était digne d’entrer. Nous étions amants, avant, tu te souviens ? J’ai essayé, pendant des jours, des semaines, des mois, de te séduire à nouveau, de t’attirer vers nos jeux du début, mais sans succès : tu avais quitté les terres de l’érotisme, apparemment pour toujours. Notre relation physique a toujours été, pour moi, une partie importante de notre amour ; me voir refuser le corps de ma femme, avoir perdu ses petites attentions a fini par me peser énormément.

 

Evidemment, il n’y a pas que de ça dont j’ai le sentiment d’être privé ; au fond, c’est tout simplement notre vie d’avant qui me manque. Dans l’état d’esprit dans lequel tu es, c’est sûr, tu vas me trouver monstrueux, mais si c’était à refaire, je ne le referais pas. Bien sûr, j’aime notre fille, mais je t’aime toi, aussi, et d’une manière si différente qu’il m’est impossible de me contenter d’un transfert. Nos balades me manquent, nos journées en mer, nos séances de photo. Et nos discussions à n’en plus finir, où sont-elles passées ? Tu n’es plus la Laure que j’ai rencontrée, et le changement a été brutal ; j’ai l’impression, moi, de ne pas avoir tant changé que ça. Tu sais que tu m’as fait rajeunir de plusieurs dizaines d’années… Quand je t’ai rencontrée, j’ai senti que j’avais un temps infini à rattraper. Et j’ai été totalement bouleversé de pouvoir le faire. Tu m’as ramené à la vie, en fait. Et j’ai l’impression, maintenant, que tu me laisses retourner à mon état d’avant toi… Ca me fait peur, mon amour, ce n’est pas la vie que je voulais pour nous, ce n’est pas non plus, du moins je le croyais, celle que tu voulais, toi ! Un enfant, ça change une vie, mais ça ne la détruit pas ! Pourquoi nous fais-tu ça ?

 

J’ai essayé de t’en parler, de nombreuses fois, ces derniers mois, sincèrement, calmement. Tu n’as jamais voulu entrer dans ces discussions, tu t’es à chaque fois drapée dans ton devoir envers notre fille. Je n’ai pas peur de te le dire maintenant, même si je n’ai pas voulu te le montrer à chaque fois : tu m’as fait souffrir, tu m’as même fait pleurer, Laure.

 

Je n’en peux plus. Je ne peux pas supporter de vivre avec toi sans être vraiment avec toi, en constatant jour après jour que nous ne sommes plus un couple, ça me fait beaucoup trop mal. Je te quitte, Laure, pour un temps en tout cas. J’en ai besoin pour me libérer de la tension que génère le fait de vivre à tes côtés comme si nous étions étrangers l’un à l’autre.

 

Oh, je garderai contact, parce que tu restes ma femme, qu’Alice est ma fille adorée et que j’aurai besoin de savoir comment vous vous débrouillez sans moi ; et je reviendrai, un jour, peut-être, si je pense pouvoir retrouver auprès de vous la vie dont j’ai rêvé, et que tu m’avais fait entrevoir.

Youenn

___

lien permanent

Flux en traduction - Version au 10 décembre 2008 - 3  posté le jeudi 18 décembre 2008 11:07

Mais c’était qui, ce mec, pour lui dire ce qu’il devait faire et ne pas faire ? De quel droit se mêlait-il de ses choix ? Que savait-il de la douleur qui le taraudait ? Il avala son verre d’un trait, fouilla dans ses poches pour trouver quelques pièces qu’il laissa tomber sur le bar, puis il prit son manteau à la patère, vérifia qu’il avait bien ses côtes de porc et quitta le bar sans un mot.

Il pleuvait encore à verse à l’extérieur. Youenn adorait la pluie autrefois, surtout la manière qu’elle avait de submerger le pont ; il pouvait passer des heures, quand il n’était pas de quart, dans le gaillard d’avant, derrière une fenêtre, à la contempler. La vie n’était que douleur. Et pourtant, il le reconnaissait au fond de lui, René avait raison, en un sens, il n’en était pas encore au lit d’hôpital, incapable de bouger ou de parler. Il n’avait pas encore besoin qu’une infirmière le nourrisse et le lave, et son esprit était on ne peut plus clair. En dînant ce soir-là, il pensa tellement à sa vie passée, à sa vie présente et à la semonce de René qu’il en oublia de boire du vin. Il alla se coucher, et s’endormit en pensant à la mer.

 

Peu après minuit, il fut tiré du sommeil par un cauchemar dans lequel il se vit, seul sur un bateau au beau milieu d’une puissante tempête. Il appelait à l’aide, mais personne ne l’entendait, bien qu’il fût entouré de nombreux autres bâtiments. Il s’éveilla en sursautant, trempé de sueur, et se rendit compte que sa fenêtre s’était ouverte avec fracas sous l’effet de la tempête bien réelle qui faisait rage au-dessus de Saint Malo. Il se leva, la referma, y adossa une chaise pour plus de sécurité, pensa « Il y a une éternité que j’aurais dû réparer cette connerie ! » et se remit au lit. Il ne se rendormit pas : son rêve l’avait beaucoup trop impressionné pour cela. Il ne s’était jamais senti si abandonné de sa vie. Il s’assoupit à l’aube ; son cœur lui faisait l’effet d’un trou noir.

 

Quand il finit par se réveiller, la tempête avait éclairci le ciel, et le temps était au beau fixe ; le soleil était déjà à son apogée des mois d’hivers sous ces latitudes. Les nuages noirs de ses pensées de la nuit ne s’étaient pas tout à fait dispersés, une profonde sensation de malaise continuait à tenir en un étau son cœur et son esprit, mais la perspective d’un jour relativement sec lui remontait légèrement le moral. Après quelques heures, il s’aperçut même que son angoisse s’était un peu levée, et qu’il pouvait repenser à son cauchemar sans que son cœur se transformât instantanément en un bloc de plomb froid comme de la glace. Il se rabroua lui-même de s’être laissé autant impressionner par un simple rêve.

Quand il en fut là de ses réflexions, il avait déjà fait le chemin qui le conduisait à son ancien quartier de Saint Servan, une balade qu’il n’avait pas faite depuis des années. Il ne voulait pourtant toujours pas admettre que René eût raison. Il restait attaché au sentiment qu’il avait que sa vie était terminée et que, après tout, ce ne serait pas une si mauvaise chose s’il avait pu trouver en lui la force de mettre fin à ses jours. Ce qui le rendait réellement amer, c’était qu’il savait qu’il devrait en fait attendre sa mort naturelle, et que cela pouvait prendre des années. Il était encore jeune, en effet.

Il en voulait à René, mais c’était de plus en plus parce qu’il sentait qu’il devrait faire ce que son barman favori lui conseillait, et qu’il ne se sentait plus capable de faire tout ça, sortir et voir de nouvelles personnes, d’aller jusqu’à avoir certaines activités avec elles, leur parler, s’intéresser à eux. Il s’était transformé en Loup des steppes, un homme solitaire et fatigué de l’existence mais qui avait peur de se suicider. La grande différence résidait dans le fait qu’il n’avait aucune idée de la manière dont il allait rencontrer son Hermine. Il n’était pas Harry Haller.

lien permanent

ouvrir la barre
fermer la barre

Vous devez être connecté pour écrire un message à workinprogress

Vous devez être connecté pour ajouter workinprogress à vos amis

 
Créer un blog