Des heures et des heures il s’était morfondu ; ce
n’était pas la première fois que ça arrivait, bien sûr, oh
que non ! mais cette fois-ci c’était très
particulier : elle s’était tue, elle l’avait
laissé se débattre avec son désir, un désir d’autant plus
fort qu’il l’avait réprimé autant qu’il avait pu
au cours des semaines précédentes. C’était encore pire que
quand elle lui disait non…
Cette fois, il avait l’impression de ne pas du tout exister
pour elle, en tout cas pas sur ce plan-là, et ça faisait mal,
affreusement mal. Il s’était levé, avait quitté la chambre,
était allé s’asseoir sur le canapé du salon, en se disant que
peut-être en s’éloignant physiquement d’elle il allait
arriver à faire disparaître le malaise qui
l’étreignait.
C’était l’inverse, ou presque, qui était arrivé, il
ressassait à l’infini sa douleur, une douleur qui prenait la
forme d’un grand vide, d’une absence, d’un
manque, un manque tellement profond qu’il ne conservait pas
même le souvenir physique de ce qui lui manquait. Il avait oublié
ce que c’était que d’être en elle ; il le savait
encore intellectuellement, mais
ses sens en avaient perdu la mémoire. Le canapé avait accueilli ses
réflexions, mais ne les avait pas apaisées ; il sentait bien
que quelque chose était en train de passer un cap, qu’il
n’allait plus pouvoir supporter très longtemps d’être
ainsi éloigné de sa femme, qu’il allait bientôt préférer
vivre loin d’elle que de vivre près d’elle tout en en
étant tenu à distance. Le pire est qu’il se disait parfois
qu’il était monstrueux, parce qu’il savait bien ce qui
était à l’origine du changement d’attitude de
Laure…
Comment cela avait-il pu se produire, comment se faisait-il
qu’elle l’ait totalement mis au second plan ? La
biologie était-elle seule responsable ? Avait-elle trouvé en
Alice la réponse à toutes ses questions ? N’avait-il pas
été capable de lui apporter tout ce dont elle avait besoin ?
Il avait pourtant toujours cru – à la différence, il est
vrai, de beaucoup d’hommes de sa génération – que le
sentiment d’une mère pour son enfant était fort, certes, mais
n’avait rien de surnaturel, rien de la mystique que semblait
lui conférer Laure. La sensation qu’il avait, c’était
que sa femme était entourée d’un champ de force destiné à
l’empêcher de l’approcher. Et s’il n’y
avait que le physique… mais elle lui était devenue
complètement étrangère, ou alors il était devenu
invisible…
Evidemment cet aspect était encore bien plus insupportable que
l’autre : après tout, les moines, les prêtres font
vœu de chasteté et n’en meurent pas (certes, ils
l’ont choisi, et cela fait une grande différence mais le fait
est que le corps ne souffre pas de ne pas faire l’amour,
enfin, pas trop) ; le vœu de célibat doit être bien plus
difficile à respecter. Quelle inhumanité !
Eh bien c’était exactement ce à quoi il avait le sentiment
d’être exposé : un célibat imposé ! Il le vivait
comme un véritable enfermement, une douleur indicible. Il
l’aimait tellement, il souffrait à deux titres : de se
sentir délaissé, mais aussi de ne pas pouvoir partager ce que Laure
semblait ressentir. Il aurait certainement mieux supporté la perte
d’une partie de leur intimité s’il avait pu accéder au
même plan de sentiment, au même plan de conscience, presque,
qu’elle ; mais en l’état actuel des choses, il ne
s’était jamais senti aussi seul. L’avait-il trouvée si
tard pour la perdre si vite ?
Il se sentait tiraillé, il se haïssait parfois d’en vouloir à
leur fille de lui avoir volé sa femme… qu’y
pouvait-elle, la pauvre ? Bien sûr, à son âge, elle
n’était que demandes, mais c’était tout à fait
normal ; c’est aux parents de savoir y répondre sans
s’aliéner complètement. Et aussi, cette manière
qu’avait Laure de lui faire sentir, insidieusement, que le
bébé, c’était son affaire… pour ensuite lui reprocher
à demi-mot de la laisser s’en débrouiller.
Décidément, et bien qu’il y ait réfléchi – mais jamais
très sérieusement, il pensait tellement que ça ne lui arriverait
jamais – il était très surpris, totalement désemparé même,
par la tournure qu’avaient pris les événements.
La grossesse de Laure s’était bien passée, sans rien des
désagréments que ressentent tant de femmes : elle
n’avait connu ni les nausées du deuxième mois, ni – en
tout cas pas de manière flagrante – la sensation de lourdeur
généralisée, ni les coups de blues générés par les transformations
hormonales. Une grossesse de rêve, qui leur avait permis de
continuer à vivre leur vie normalement, aux petites adaptations
près : on ne fait pas prendre le bateau, pour le lui faire
barrer, à une femme enceinte de sept mois !
Youenn se demandait souvent si la véhémence avec laquelle Laure
avait pris à bras-le-corps son rôle de mère n’était pas, en
quelque sorte, une réaction volontaire au fait que, les tout
premiers jours, elle n’avait pas du tout su comment
s’occuper de leur fille, voire qu’elle ne l’avait
pas reconnue comme sa fille… Au départ, il avait été plus
proche d’Alice qu’elle. Etait-ce une raison pour lui
faire payer à vie la prise de conscience du mensonge que constitue
la mise au pinacle de l’instinct maternel ? Oui, les
premiers jours, c’est lui qui s’en était occupé plus
qu’elle, tout simplement parce qu’il n’avait pas
à encaisser la déception de l’absence
d’instinct… Il n’en tirait aucune gloire ;
simplement c’était un petit être totalement dépendant
d’eux, il fallait que quelqu’un s’en occupât, ça
avait été lui, c’eût pu être elle. Aucune importance. Il
avait laissé à Laure le temps de s’habituer à la présence de
leur enfant.
Tout s’était passé comme si, dans les premiers temps, Laure
avait beaucoup plus souffert que lui des bouleversements que la
naissance apportaient à leur vie ; elle avait beaucoup de
difficultés à se lever la nuit pour aller nourrir Alice, la fatigue
lui pesait plus qu’à lui… Elle avait dû faire un
énorme effort sur elle-même pour rentrer dans son rôle de
mère ; elle y était au final tellement bien parvenue
qu’elle en avait occulté tout le reste.
Au-delà de sa souffrance, Youenn plaignait Laure, parce qu’il
savait qu’elle avait dû se forcer à accomplir les gestes que
le monde attend d’une bonne mère. Elle avait voulu un enfant,
parce qu’il était temps, qu’elle n’avait plus des
années et des années pour le faire, et parce que, s’ils
n’en avaient pas, elle craignait de le regretter plus tard.
Youenn avait cédé, parce qu’il l’aimait et qu’il
sentait qu’elle serait malheureuse, toujours dans le doute,
s’il ne donnait pas son accord.
Mais il savait bien au fond de lui qu’il faut vivre
aujourd’hui, sans penser à ses possibles regrets futurs, que
si la situation présente convient, il ne faut pas vouloir la
changer parce que plus tard, peut-être, on regrettera de ne pas
l’avoir fait. Parier sur son bonheur futur, ça ne sert à
rien, la seule chose qui compte c’est le bonheur
présent ; c’est sur lui qu’il faut bâtir,
c’est à partir de lui qu’on doit, petit à petit, au
présent justement, construire le bonheur de demain,
d’après-demain.
Sur le canapé, il songeait à tout cela. Il avait essayé, oui, il
avait bien essayé de montrer à Laure qu’elle pouvait
continuer à être sa femme sans pour autant que cela nuise à Alice.
Au contraire, pensait-il, cela ne pouvait qu’être bénéfique
pour elle d’avoir des parents qui continuaient à constituer
un couple, plutôt qu’un père et une mère existant séparément
l’une de l’autre… Si possible, Laure
s’était encore renfermée, consacrée entièrement à Alice. Ils
ne partageaient plus rien… à part Alice, bien
sûr.
Ce soir-là, Youenn prit une décision très difficile.
___
Mon amour,
Oui, je continue à t’appeler mon amour, parce que malgré tout
ce qui s’est passé ces derniers mois, malgré le fait que
notre amour s’est aigri, tu resteras, à jamais, la seule
femme que j’aie jamais vraiment aimée.
Je pense que le simple fait de découvrir cette lettre sur la table
de la salle à manger te fera comprendre ce que je veux te dire. Je
ne cherche pas une justification mais, au moins, je me serai
expliqué.
Tu as changé. Moi aussi, cela ne fait pas de doute, mais sans
aucune mesure avec ta transformation depuis la naissance
d’Alice. Est-ce que tu te rends compte que nous n’avons
plus été que des parents depuis qu’elle est arrivée, ou du
moins que tu n’as été qu’une mère, pendant que je me
débattais pour rester ton mari ? Et voilà, je dois te sembler
bien amer. En fait, je ne le suis pas, je ne t’en veux
pas ; je suis juste très, très déçu. Et
triste.
Tu ne remarqueras peut-être même pas mon absence, je ne te
manquerai peut-être pas. A moi, tu manqueras ; en fait, tu me
manques déjà, comme tu me manques depuis un long moment. Depuis que
tu as donné naissance à notre magnifique petite fille, après ces
quelques jours si difficiles pour toi, tu t’es totalement
renfermée, comme si tu étais devenue un temple de la maternité,
dans lequel ton enfant seule était digne d’entrer. Nous
étions amants, avant, tu te souviens ? J’ai essayé,
pendant des jours, des semaines, des mois, de te séduire à nouveau,
de t’attirer vers nos jeux du début, mais sans succès :
tu avais quitté les terres de l’érotisme, apparemment pour
toujours. Notre relation physique a toujours été, pour moi, une
partie importante de notre amour ; me voir refuser le corps de
ma femme, avoir perdu ses petites attentions a fini par me peser
énormément.
Evidemment, il n’y a pas que de ça dont j’ai le
sentiment d’être privé ; au fond, c’est tout
simplement notre vie d’avant qui me manque. Dans l’état
d’esprit dans lequel tu es, c’est sûr, tu vas me
trouver monstrueux, mais si c’était à refaire, je ne le
referais pas. Bien sûr, j’aime notre fille, mais je
t’aime toi, aussi, et d’une manière si différente
qu’il m’est impossible de me contenter d’un
transfert. Nos balades me manquent, nos journées en mer, nos
séances de photo. Et nos discussions à n’en plus finir, où
sont-elles passées ? Tu n’es plus la Laure que
j’ai rencontrée, et le changement a été brutal ;
j’ai l’impression, moi, de ne pas avoir tant changé que
ça. Tu sais que tu m’as fait rajeunir de plusieurs dizaines
d’années… Quand je t’ai rencontrée, j’ai
senti que j’avais un temps infini à rattraper. Et j’ai
été totalement bouleversé de pouvoir le faire. Tu m’as ramené
à la vie, en fait. Et j’ai l’impression, maintenant,
que tu me laisses retourner à mon état d’avant toi… Ca
me fait peur, mon amour, ce n’est pas la vie que je voulais
pour nous, ce n’est pas non plus, du moins je le croyais,
celle que tu voulais, toi ! Un enfant, ça change une vie, mais
ça ne la détruit pas ! Pourquoi nous fais-tu
ça ?
J’ai essayé de t’en parler, de nombreuses fois, ces
derniers mois, sincèrement, calmement. Tu n’as jamais voulu
entrer dans ces discussions, tu t’es à chaque fois drapée
dans ton devoir envers notre fille. Je n’ai pas peur de te le
dire maintenant, même si je n’ai pas voulu te le montrer à
chaque fois : tu m’as fait souffrir, tu m’as même
fait pleurer, Laure.
Je n’en peux plus. Je ne peux pas supporter de vivre avec toi
sans être vraiment avec toi, en constatant jour après jour que nous
ne sommes plus un couple, ça me fait beaucoup trop mal. Je te
quitte, Laure, pour un temps en tout cas. J’en ai besoin pour
me libérer de la tension que génère le fait de vivre à tes côtés
comme si nous étions étrangers l’un à
l’autre.
Oh, je garderai contact, parce que tu restes ma femme,
qu’Alice est ma fille adorée et que j’aurai besoin de
savoir comment vous vous débrouillez sans moi ; et je
reviendrai, un jour, peut-être, si je pense pouvoir retrouver
auprès de vous la vie dont j’ai rêvé, et que tu m’avais
fait entrevoir.
Youenn
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